Ma mère était atteinte de Leucémie. Après avoir frolé la mort pour une première fois à l'automne 2010, elle a choisi d'aller au bout de ses rêves alors qu'elle remontait la pente et d'aller à Las Vegas voir Céline. Malheureusement, ce voyage a été fatal pour elle. Mon frère et moi avons accompagné mes parents dans cette folle aventure. J’ai écrit ce récit, d’abord et avant tout pour me faire du bien. Il a été retenu comme semi-finaliste au Prix du Récit de Radio-Canada.
C’est de la faute à Céline
Passeport en main, j’attends en file pour
passer la douane américaine de l’aéroport Trudeau. Mon tour arrive, je m’avance
et répond à la première question que me pose un fonctionnaire désabusé. Je vais
à Las Vegas car ma mère est tombée malade en voyage, elle est aux soins
intensifs. Dans le visage dur et fermé du douanier s’allume un peu d’humanité, il
me souhaite que ma mère guérisse rapidement, mon frère me rejoint et nous
pouvons prendre notre vol.
Nous arrivons directement à l’hôpital avec le
poids de nos valises et de notre nuit blanche. Mon oncle nous attends à
l’entrée, nous conduit d’abord à mon père qui attends à la cafétéria. On ne
peut voir ma mère tout de suite, elle est en traitement. Mon père n’est plus le
même, épuisé par le voyage, par le cauchemar dans lequel ma mère l’a plongé,
par son incapacité à communiquer avec le personnel médical. Mes parents ne
parlent pas anglais, ils avaient fait ce voyage avec mon oncle et sa conjointe.
Ma mère est fâchée de nous voir. Elle se rend
compte dans quel trouble nous sommes tous. Ce n’est pas la femme fière,
coquette qui est devant moi, c’est un petit animal blessé et affaibli. Ses
cheveux sont sales, en désordre, son visage est changé, ses yeux cernés et le
masque d’oxygène, trop grand pour son petit visage, renforce son air d’oiseau
blessé.
Mon oncle et ma tante quittent l’hôpital, ils
doivent prendre leur vol du retour ce soir même. Le même vol que mes parents
auraient du prendre eux aussi.
En soirée nous quittons l’hôpital pour l’hôtel.
Mes parents avaient pris une chambre dans un de ces immenses complexes sur la
strip. Je dois partager mon lit avec mon frère. La dernière fois que je l’ai
fait, c’était bien avant que je me mette à porter des talons hauts.
Nous revenons à l’hôpital le lendemain matin.
Ma mère va un peu mieux que la veille mais nous accueille en clamant qu’elle ne
sortira pas d’ici vivante. Nous apprenons que son cœur est atteint, ses poumons
aussi, mais qu’elle devrait s’en sortir. Si tout va bien, elle sera dans une
chambre normale quelques jours plus tard et on donnera éventuellement
l’autorisation de la transférer vers un hôpital du Québec. Nous avons tous hâte
d’être de retour chez nous; les assurances médicales de mes parents aussi.
Dans la salle d’attente du service de soins
intensifs du Valley Hospital de Las Vegas, nous nous lions avec d’autres
personnes qui nourrissent des inquiétudes semblables aux nôtres. Il y a une dame blonde, qui demande dans
quelles circonstances ma mère a été hospitalisée. Je lui explique que ma mère a
été admise aux soins intensifs après avoir vu le spectacle de Céline. Qu’elle
s’était étouffée avec de la nourriture avant le spectacle, qu’elle a essayé de
l’écouter et que le soir, une fois dans la chambre d’hôtel, elle s’est trouvé
en détresse et qu’on a du appeler une ambulance.
—
Does
Celine knows? Me demande-t-elle, comme si c’était évident qu’il aurait fallu appeler
la grande star pour l’avertir qu’une de ses spectatrices s’était sentie mal
après une représentation.
Il ne m’était pas venu à l’idée de le faire.
D’ailleurs pour le moment je déteste Céline. Dans les circonstances c’est la
meilleure des bouc-émissaires.
Ma mère recommence à manger. Le personnel
manque de temps, je prends la cuillère. Une bouchée pour papa, une bouchée pour
ton petit-fils. Elle m’indique du doigt ce qu’elle veut. Je n’insiste pas quand
elle n’a plus faim.
Nous sommes samedi matin, ma mère est hospitalisée
depuis maintenant 6 jours. Elle a une détresse respiratoire, elle cherche son
air dans son masque même si elle y reçoit une forte proportion d’oxygène. Le
médecin veut l’intuber mais elle s’y oppose farouchement. Je propose une
solution alternative, un appareil qui offre une pression positive. Tout le
monde est d’accord, mais on m’averti qu’on l’a à l’œil.
Lundi on nous donne le feu vert pour le transfert
à Québec, mais il faut trouver un avion avec une équipe médicale complète et un
lit de soins intensifs dans une unité coronarienne. L’assureur n’est que trop
heureux de nous assister là-dessus. Pendant qu’on fête la nouvelle, que ma mère
nous semble mieux, elle a de nouveau la sensation de manquer d’air. Il n’y a
plus d’alternative et on enclenche le processus pour l’intubation. Ma mère,
dans sa panique, nous lance ‘’vous voulez me tuer’’. Ce n’est pas du tout le
but visé. Pendant qu’on s’affaire autour d’elle je reste seule dans le
corridor, et verse mes premières larmes dans l’état du Nevada. Quand on me
permet d’entrer dans la chambre on me prévient qu’un puissant calmant lui a été
administré. Elle entre tranquillement dans les vapes quand je lui demande
‘’maman, me pardonne-tu’’. Elle fait signe oui de la tête, le tube dans sa
gorge l’empêche de parler.
Mardi matin, une infirmière m’annonce que ma
mère va très mal, qu’elle combat une infection grave, mais que je ne dois pas
le dire à mon père. Il y a une employée de l’hôpital qui parle français et qui
viendra traduire pour nous ce que le médecin a à nous dire. L’infirmière veut
que les choses soient faites dans les règles. Mon visage ne ment pas et je ne
peux garder mon père dans l’ignorance. Mes réserves et mon courage m’ont quitté
et je passe la journée à pleurer silencieusement. Ma mère a toujours eue une
santé fragile, ce n’est pas la première fois qu’on a peur de la perdre. Nous lui
disons qu’elle peut partir si elle n’en peut plus, que nous comprenons.
Une technicienne en radiologie québécoise établie
à Las Vegas depuis dix ans vient avec le médecin. Elle n’est pas formée pour
annoncer à quelqu’un qu’un être cher va peut-être mourir. Elle fait de son
mieux pour traduire mais je dois compléter ses phrases. Elle est aussi
déboussolée que nous.
Ma mère continue de se battre, les médecins
aussi. On lui fait d’autres traitements. Devant notre mine affreuse le
personnel de soir essaie de nous faire rigoler. Le truc infaillible avec les
étrangers consiste à leur demander de traduire quelques phrases usuelles et de
tenter de les prononcer. Et ça fonctionne.
Mercredi, miracle, elle va un peu mieux. Elle
sert nos mains, fait des signes de la tête. En après-midi l’assureur nous
annonce qu’ils ont un avion et un lit pour elle. Les médecins se consultent,
puis acceptent de la laisser partir. Nous sommes tous soulagés à l’idée de
revoir nos proches, de pouvoir communiquer avec le personnel dans notre langue.
Jeudi matin nous arrivons tôt. Mon père
accompagnera ma mère, nous suivrons plus tard. Quand on la place sur la civière
je sens une hésitation de sa part. ‘’Est-tu certaine que tu veux partir?’’ Elle
fait signe que oui. Je demande à ce qu’on ajuste les sangles, elle semble mieux.
Mon frère et moi regardons l’ambulance partir
et nous tombons en mode décompression. Nous sommes à Vegas, mais on n’a pas
encore vécu Vegas. Enfin insouciants, nous choisissons nos billets du retour
pour le lendemain, nous dinons et nous allons assouvir un péché commun,
magasiner. Sur la passerelle entre le stationnement et le Vegas Outlet mon
cellulaire sonne. C’est mon père. Il est à Denver, au Colorado. Ma mère est
branchée mais c’est fini.
J’ai envie de garrocher mon Blackberry au bout
de mes bras, de le voir se fracasser sur le béton de Las Vegas et de mettre fin
à ce cauchemar. Mais je dis à mon père qu’on arrive. Nous allons chercher les
bagages et on file à l’aéroport. On ne voit cela que dans des films, des
personnages qui se jettent à un comptoir et demandent le premier vol pour une
destination. Cette journée là je constate que ça arrive aussi dans la vraie
vie.
Il est tard quand on finit par arriver au Sky Ridge
Medical Center. Devant nous il y a bien un corps qui porte l’ADN de ma mère,
mais ce n’est plus elle, son visage est entièrement affaissé, et ce corps est
froid, mais encore vivant au sens technique du terme.
Il est très tard, trop pour faire quoi que ce
soit. Mon conjoint va prendre l’avion pour venir nous rejoindre le lendemain
matin. On va à l’hôtel tenter de se reposer.
Le vendredi 24 juin un médecin nous énumère
tout ce qui ne fonctionne plus chez ma mère. Mon père demande qu’on la
débranche, le médecin acquiesce.
Nous attendons mon conjoint pour procéder. Peu après son arrivée je vais voir
l’infirmière pour lui dire que nous sommes prêts. C’est dans les bras d’une
pure étrangère que je verse des larmes que je suis incapable de produire devant
les personnes les plus importantes de ma vie.
Nous avons fait cesser de battre le cœur de ma
mère ce matin-là. Son corps n’a émit aucune protestation, aucun dernier souffle
de panique. Pour nous, son âme s’est envolée quelque part au-dessus des
rocheuses.