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vendredi 16 novembre 2012

Mon histoire


Ma mère était atteinte de Leucémie. Après avoir frolé la mort pour une première fois à l'automne 2010, elle a choisi d'aller au bout de ses rêves alors qu'elle remontait la pente et d'aller à Las Vegas voir Céline. Malheureusement, ce voyage a été fatal pour elle. Mon frère et moi avons accompagné mes parents dans cette folle aventure. J’ai écrit ce récit, d’abord et avant tout pour me faire du bien. Il a été retenu comme semi-finaliste au Prix du Récit de Radio-Canada.

C’est de la faute à Céline
Passeport en main, j’attends en file pour passer la douane américaine de l’aéroport Trudeau. Mon tour arrive, je m’avance et répond à la première question que me pose un fonctionnaire désabusé. Je vais à Las Vegas car ma mère est tombée malade en voyage, elle est aux soins intensifs. Dans le visage dur et fermé du douanier s’allume un peu d’humanité, il me souhaite que ma mère guérisse rapidement, mon frère me rejoint et nous pouvons prendre notre vol.
Nous arrivons directement à l’hôpital avec le poids de nos valises et de notre nuit blanche. Mon oncle nous attends à l’entrée, nous conduit d’abord à mon père qui attends à la cafétéria. On ne peut voir ma mère tout de suite, elle est en traitement. Mon père n’est plus le même, épuisé par le voyage, par le cauchemar dans lequel ma mère l’a plongé, par son incapacité à communiquer avec le personnel médical. Mes parents ne parlent pas anglais, ils avaient fait ce voyage avec mon oncle et sa conjointe.
Ma mère est fâchée de nous voir. Elle se rend compte dans quel trouble nous sommes tous. Ce n’est pas la femme fière, coquette qui est devant moi, c’est un petit animal blessé et affaibli. Ses cheveux sont sales, en désordre, son visage est changé, ses yeux cernés et le masque d’oxygène, trop grand pour son petit visage, renforce son air d’oiseau blessé.
Mon oncle et ma tante quittent l’hôpital, ils doivent prendre leur vol du retour ce soir même. Le même vol que mes parents auraient du prendre eux aussi.
En soirée nous quittons l’hôpital pour l’hôtel. Mes parents avaient pris une chambre dans un de ces immenses complexes sur la strip. Je dois partager mon lit avec mon frère. La dernière fois que je l’ai fait, c’était bien avant que je me mette à porter des talons hauts.
Nous revenons à l’hôpital le lendemain matin. Ma mère va un peu mieux que la veille mais nous accueille en clamant qu’elle ne sortira pas d’ici vivante. Nous apprenons que son cœur est atteint, ses poumons aussi, mais qu’elle devrait s’en sortir. Si tout va bien, elle sera dans une chambre normale quelques jours plus tard et on donnera éventuellement l’autorisation de la transférer vers un hôpital du Québec. Nous avons tous hâte d’être de retour chez nous; les assurances médicales de mes parents aussi.
Dans la salle d’attente du service de soins intensifs du Valley Hospital de Las Vegas, nous nous lions avec d’autres personnes qui nourrissent des inquiétudes semblables aux nôtres.  Il y a une dame blonde, qui demande dans quelles circonstances ma mère a été hospitalisée. Je lui explique que ma mère a été admise aux soins intensifs après avoir vu le spectacle de Céline. Qu’elle s’était étouffée avec de la nourriture avant le spectacle, qu’elle a essayé de l’écouter et que le soir, une fois dans la chambre d’hôtel, elle s’est trouvé en détresse et qu’on a du appeler une ambulance.
     Does Celine knows? Me demande-t-elle, comme si c’était évident qu’il aurait fallu appeler la grande star pour l’avertir qu’une de ses spectatrices s’était sentie mal après une représentation.
Il ne m’était pas venu à l’idée de le faire. D’ailleurs pour le moment je déteste Céline. Dans les circonstances c’est la meilleure des bouc-émissaires.
Ma mère recommence à manger. Le personnel manque de temps, je prends la cuillère. Une bouchée pour papa, une bouchée pour ton petit-fils. Elle m’indique du doigt ce qu’elle veut. Je n’insiste pas quand elle n’a plus faim.  
Nous sommes samedi matin, ma mère est hospitalisée depuis maintenant 6 jours. Elle a une détresse respiratoire, elle cherche son air dans son masque même si elle y reçoit une forte proportion d’oxygène. Le médecin veut l’intuber mais elle s’y oppose farouchement. Je propose une solution alternative, un appareil qui offre une pression positive. Tout le monde est d’accord, mais on m’averti qu’on l’a à l’œil.
Lundi on nous donne le feu vert pour le transfert à Québec, mais il faut trouver un avion avec une équipe médicale complète et un lit de soins intensifs dans une unité coronarienne. L’assureur n’est que trop heureux de nous assister là-dessus. Pendant qu’on fête la nouvelle, que ma mère nous semble mieux, elle a de nouveau la sensation de manquer d’air. Il n’y a plus d’alternative et on enclenche le processus pour l’intubation. Ma mère, dans sa panique, nous lance ‘’vous voulez me tuer’’. Ce n’est pas du tout le but visé. Pendant qu’on s’affaire autour d’elle je reste seule dans le corridor, et verse mes premières larmes dans l’état du Nevada. Quand on me permet d’entrer dans la chambre on me prévient qu’un puissant calmant lui a été administré. Elle entre tranquillement dans les vapes quand je lui demande ‘’maman, me pardonne-tu’’. Elle fait signe oui de la tête, le tube dans sa gorge l’empêche de parler.
Mardi matin, une infirmière m’annonce que ma mère va très mal, qu’elle combat une infection grave, mais que je ne dois pas le dire à mon père. Il y a une employée de l’hôpital qui parle français et qui viendra traduire pour nous ce que le médecin a à nous dire. L’infirmière veut que les choses soient faites dans les règles. Mon visage ne ment pas et je ne peux garder mon père dans l’ignorance. Mes réserves et mon courage m’ont quitté et je passe la journée à pleurer silencieusement. Ma mère a toujours eue une santé fragile, ce n’est pas la première fois qu’on a peur de la perdre. Nous lui disons qu’elle peut partir si elle n’en peut plus, que nous comprenons.
Une technicienne en radiologie québécoise établie à Las Vegas depuis dix ans vient avec le médecin. Elle n’est pas formée pour annoncer à quelqu’un qu’un être cher va peut-être mourir. Elle fait de son mieux pour traduire mais je dois compléter ses phrases. Elle est aussi déboussolée que nous.
Ma mère continue de se battre, les médecins aussi. On lui fait d’autres traitements. Devant notre mine affreuse le personnel de soir essaie de nous faire rigoler. Le truc infaillible avec les étrangers consiste à leur demander de traduire quelques phrases usuelles et de tenter de les prononcer. Et ça fonctionne.
Mercredi, miracle, elle va un peu mieux. Elle sert nos mains, fait des signes de la tête. En après-midi l’assureur nous annonce qu’ils ont un avion et un lit pour elle. Les médecins se consultent, puis acceptent de la laisser partir. Nous sommes tous soulagés à l’idée de revoir nos proches, de pouvoir communiquer avec le personnel dans notre langue.
Jeudi matin nous arrivons tôt. Mon père accompagnera ma mère, nous suivrons plus tard. Quand on la place sur la civière je sens une hésitation de sa part. ‘’Est-tu certaine que tu veux partir?’’ Elle fait signe que oui. Je demande à ce qu’on ajuste les sangles, elle semble mieux.
Mon frère et moi regardons l’ambulance partir et nous tombons en mode décompression. Nous sommes à Vegas, mais on n’a pas encore vécu Vegas. Enfin insouciants, nous choisissons nos billets du retour pour le lendemain, nous dinons et nous allons assouvir un péché commun, magasiner. Sur la passerelle entre le stationnement et le Vegas Outlet mon cellulaire sonne. C’est mon père. Il est à Denver, au Colorado. Ma mère est branchée mais c’est fini.
J’ai envie de garrocher mon Blackberry au bout de mes bras, de le voir se fracasser sur le béton de Las Vegas et de mettre fin à ce cauchemar. Mais je dis à mon père qu’on arrive. Nous allons chercher les bagages et on file à l’aéroport. On ne voit cela que dans des films, des personnages qui se jettent à un comptoir et demandent le premier vol pour une destination. Cette journée là je constate que ça arrive aussi dans la vraie vie.
Il est tard quand on finit par arriver au Sky Ridge Medical Center. Devant nous il y a bien un corps qui porte l’ADN de ma mère, mais ce n’est plus elle, son visage est entièrement affaissé, et ce corps est froid, mais encore vivant au sens technique du terme.
Il est très tard, trop pour faire quoi que ce soit. Mon conjoint va prendre l’avion pour venir nous rejoindre le lendemain matin. On va à l’hôtel tenter de se reposer.
Le vendredi 24 juin un médecin nous énumère tout ce qui ne fonctionne plus chez ma mère. Mon père demande qu’on la débranche, le médecin acquiesce.
Nous attendons mon conjoint pour procéder.  Peu après son arrivée je vais voir l’infirmière pour lui dire que nous sommes prêts. C’est dans les bras d’une pure étrangère que je verse des larmes que je suis incapable de produire devant les personnes les plus importantes de ma vie.
Nous avons fait cesser de battre le cœur de ma mère ce matin-là. Son corps n’a émit aucune protestation, aucun dernier souffle de panique. Pour nous, son âme s’est envolée quelque part au-dessus des rocheuses.